Quand Géraldine était petite, son grand frère Olivier, inscrit en études de kiné, partait le matin en blouse blanche. Ça rassurait leurs parents. En fait, il tournait des courts métrages avec son copain Eric (Toledano)…
Comme lui, elle rêvait de faire du cinéma, mais elle s’était juré de ne rien lui demander. Elle voulait qu’il soit fier d’elle. Il peut l’être. Après trois comédies (et le succès de Tout ce qui brille), elle réalise un premier drame où Niels Schneider et Monia Chokri impressionnent et dont la scène d’ouverture marquera les esprits. On avait pour Géraldine Nakache de la sympathie. Elle assure et épate. Sur tous les plans : ce film, Si tu penses bien, elle l’a présenté à Cannes quatre semaines après avoir accouché de son troisième enfant. Et toute la famille était là.
1 / Olivier Nakache and co : “la vraie famille du cinéma”
« On a souvent critiqué – moi la première – la “grande famille du cinéma”. Il s’avère que, moi, j’en ai une vraie, famille du cinéma. On n’est que deux, Olivier a sept ans de plus. À côté de ce modèle que j’aime d’amour, je me suis constitué une autre famille de cinéma. Quand les lumières se rallument à Cannes et qu’auprès de ma mère, mon frère, mon mari, je vois Adèle (Exarchopoulos), Hafsia (Herzi), Eye (Haïdara), je me sens choyée. En font partie François Damiens, Alain Chabat… Comme moi actrice et réalisatrice, Hafsia a vécu les prises de tête en projection de montage. Elle vient avec son carnet, elle débriefe : “Là, j’ai pas compris. Ici, t’es sûre de ton raccord ?” Cédric Klapisch, ou Philippe Lacheau, qui, avec ses potes, fait carton sur carton (depuis le Splendid, on n’a pas connu ça !), quelles familles de cinéma géniales, aussi ! Donc il faut redorer ce blason, redire aux gens : si, ça existe ! Et c’est bien. »
2 / Luis Buñuel
« J’ai passé un bac cinéma : l’ancien A3, avec un coefficient 8 en cinéma, comme la philo. L’oral se déroulait sur le modèle du bac de français : tu tombais sur la séquence d’un film qu’il fallait analyser. Parmi les auteurs, j’avais Buñuel. J’ai été saisie. J’ai tout dévoré. On m’offrait ses livres à mes anniversaires. Mon dernier soupir, je l’ai dans toutes les éditions et couleurs… Avec le recul, je réalise qu’avoir découvert ce cinéma vers 17 ans m’a aussi questionnée tôt sur un sujet dont on ne parlait pas alors : celui de la femme. Le film que j’ai étudié en long et en large, c’est El, sur un homme jaloux (l’expression pervers narcissique n’existait pas). J’ai eu 18 à l’oral. Élevé chez les Jésuites, Buñuel avait cette formule géniale : “Grâce à Dieu, je suis athée !” Moi, je suis croyante. Le cadre religieux, les rituels, je connais. C’est cinégénique, aussi. Son regard sur l’emprise, les femmes et les croyances a infusé chez moi. Si tu penses bien vient de là. »
3 / Chantal Goya
« Ça, c’est tout moi ! Je t’ai raconté mon éveil cinématographique avec Buñuel. Figure-toi que mon éveil artistique, c’est à Chantal Goya que je le dois. J’ai 4-5 ans. Grâce à elle, j’apprends l’alphabet (elle se met à chanter : “A B C D E F G H…”), et c’est comme ça que je l’apprendrai à ma fille. Grâce à elle, je découvre l’univers du spectacle, puisque Le Soulier qui vole est le premier que mon papa m’emmène voir, au Palais des Congrès. On avait même acheté une rose qu’il m’avait envoyée lui donner à la fin. Mes parents, ils n’avaient pas trop de moyens, pas de caméra. C’est mon oncle Charles qui filmait la famille. Sur la seule vidéo que j’ai de moi petite, je chante Pandi Panda dans le salon. Chantal Goya, pour moi, c’était la fiction pure. Elle disait qu’un lapin avait tué un chasseur. Ça change une vie… Elle a changé ma vie. Je ne m’attendais pas à le dire mais je n’ai plus du tout honte, en fait. J’ai emmené ma fille voir son show – le même – qu’elle continue, à 84 ans ! Backstage, j’étais vraiment contente. C’était quelque chose, pour elle, de rencontrer une artiste qu’elle venait de voir performer. (À ses yeux, Leïla [Bekhti] ou Adèle ne sont pas des actrices mais des tatas.) Aussi, sur scène, tu ne vois pas son âge. En sortant, elle a commenté : “Elle chante encore comme ça !” J’ai adoré qu’elle comprenne que c’était super. Chantal Goya, elle se produit dans des boîtes de nuit, elle joue au Liban. Elle a tourné avec Godard. Elle aurait pu choisir une carrière différente. Elle est restée dans ce sillage qui était le sien. Un truc de reine ! Dans mon film, il n’y a que trois musiques : Pretenders, Aya Nakamura – une Chantal Goya 2.0 – et elle. C’est qui, les gens qu’elle aime ? J’aimerais bien savoir ! »
4 / Pierre Brocas
« Souvent, quand je tourne en province, on me demande un conseil, quel métier choisir… Pierre est architecte et scénographe. Des marques de luxe l’appellent : “Est-ce que tu peux penser un événement en Suède autour de ma dernière bague ? Un show pour ma dernière chaussure ?” J’aurais aimé, jeune, qu’on me dise que ce métier existait. Quand tu te balades avec lui, il prend des photos random dans la rue. Regarder la galerie d’images iPhone de mon ami Pierre, c’est comme aller au musée. Il t’ouvre aux matières, aux objets. Les gens qui ont un regard, je veux qu’ils sachent que ça se monétise, qu’on peut en faire un travail. »
5 / Charlotte Castro
« Avec son mari Samuel, elle a monté l’Hôtel du Sentier et sa brasserie délicieuse. En l’y rencontrant, j’ai compris ce qu’était un entrepreneur, une entrepreneuse. Elle a essayé d’être comédienne, elle a changé de métier et de vie plein de fois, elle a rencontré un homme, il était urgentiste, mais ils se sont dit : “Pourquoi on ne ferait pas un endroit où les gens seraient vraiment contents de venir dormir et manger ?” Et ils l’ont fait. Par ailleurs, il continue d’être urgentiste. À 5 heures du matin aux urgences, il arrive ensuite à vélo : “Ça va, Géraldine ?” C’est ça, aussi, les gens que j’aime, des gens qui osent autre chose. Elle ne s’est pas payée pendant des années. Aujourd’hui, elle a 50 piges, quatre enfants, elle s’est réalisée dans un endroit formidable qui marche parce qu’il est comme elle. Elle n’a pas été actrice, mais, finalement, c’est elle que les gens viennent voir dans ce lieu tous les jours. De l’étranger aussi. Je la connais peu mais j’adore cette femme ! J’ai écrit en partie mon film chez elle, au calme. (À ce moment-là, comme fait exprès, un petit garçon passe en souriant : “Maman !” et repart en courant.) Parce que, parfois, il fallait que je parte de chez moi où déboulent des gens que j’aime, petits, de cette taille-là ! »
Sabine Euverte
“Si tu penses bien” , en salle depuis le 16 septembre.
Image principale: ©Mickael Chavet / Projet Daybreak
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