C’est à Malakoff, à quelques minutes de Montparnasse, dans une avenue en travaux sans un café, sans un commerce, où ne passent que de gros camions. Derrière la façade de type industriel, un couloir banal débouche sur un jardin luxuriant. Une voix me lance : «C’est tout droit !»
J’avance dans la verdure. «Où êtes-vous?
– Là !» Elle est là, à ma droite. Rayonnante, accueillante. Une des plus grandes artistes plasticiennes du monde. Ça va être bien.
1. Marguerite Duras / Marguerite Yourcenar
«J’ai hésité entre les deux et choisi Duras. L’Homme assis dans le couloir. J’aime beaucoup ce film, qui est presque pornographique. A l’époque, ce n’était pas évident qu’une femme propose un film pareil.»
– Racontez-moi. Je le regarderai en rentrant…
«Elle regarde un homme qui dort, qui est tout nu.»
– Qui dort tout nu assis dans le couloir ?
«Vous verrez… Je ne l’ai pas revu parce que je serais peut-être déçue. Il y a aussi Un barrage contre le Pacifique, Le Camion, avec Depardieu…
– Vous l’avez connue ?
«Je l’ai croisée. On allait dans un restaurant italien à Montparnasse. Derrière, c’était caché, donc on pouvait rigoler, s’agiter un peu. Elle y allait aussi avec son ami, Yann Andréa.»
– Vous vous parliez ?
«Non, je n’aurais jamais osé lui parler.»
2. Douglas Gordon
C’est un artiste écossais qui vit à Glasgow. Il y a quelques années, il a conçu une exposition à l’Institut Giacometti. Il logeait dans un petit atelier au-dessus, offert aux artistes, qu’il a entièrement détruit : il a pris des vidéos des oreillers qui volent éventrés… L’Institut était un peu embêté, mais son travail sur Giacometti était vraiment très bien. Il installe aussi des œuvres géantes avec plusieurs écrans en même temps. Il avait projeté le Psychose d’Hitchcock au ralenti, sur 24 heures, et fait un film avec Philippe Parreno sur Zidane. Je crois qu’on ne voit que ses pieds, à Zidane…»

Douglas Gordon
3. Arrigo Lessana
«C’était un chirurgien du cœur. Il a tenu dans sa main, quelques secondes, des cœurs… Maintenant, il est à la retraite et il écrit. Un de ses livres s’appelle L’Aiguille. L’aiguille avec laquelle on recoud après l’opération. Il a été aussi un grand alpiniste, et il compare l’alpinisme et la chirurgie du cœur, où il faut une précision, une concentration énorme. On déjeune souvent ensemble au Café Beaubourg, dans son quartier. Moi, j’habite la banlieue… communiste !»

Arrigo Lessana
4. Christophe Boltanski
Son livre le plus connu, c’est La Cache. C’est mon neveu par alliance, le fils d’un frère de Christian. Je le connais depuis qu’il est enfant, il habitait souvent chez sa grand-mère et j’étais très attachée à cet endroit, 100 rue de Grenelle. Dans la collection Ma nuit au musée, il a dormi dans un musée à Bruxelles à côté d’un éléphant naturalisé venu du Congo dont il voulait savoir l’histoire. Son dernier livre, Le Trait de côte, se passe dans le Cotentin, où il a une petite maison. J’y vais parfois l’été.»

Christophe Boltanski ©JULIEN FALSIMAGNE
5. Caroline Eliacheff
«Psychanalyste et pédopsychiatre, elle a écrit La Fabrique de l’enfant-transgenre contre les changements de sexe des adolescents. Un ado, souvent, il a envie de changer, alors on lui fait des piqûres, mais ça peut passer, donc il vaut mieux attendre qu’il soit adulte pour qu’il choisisse. Elle est formidable. Elle sait tout faire. Tout. Elle cuisine très bien, par exemple. Moi, je ne sais pas faire la cuisine. Je ne sais rien faire.»
– Elle est aussi la femme de Marin Karmitz. Une vieille amitié ?
«Oui. D’ailleurs, j’aime beaucoup aller au cinéma. Parce qu’on voit un film avec d’autres. Seuls et ensemble. Vers 16-17 ans, je suis partie de Berck pour entrer aux Arts déco, mais je passais tout mon temps à la Cinémathèque, à côté. La rue d’Ulm a été très importante. En face, il y a Curie, où je suis allée il y a quelques années. Donc j’ai franchi l’autre trottoir… mais ça va.»
– Ça va ? Vous avez l’air d’aller très bien…
« Oui… Chez Hitchcock, j’avais découvert les gros plans. Ils n’existaient pas en photographie. Uniquement au cinéma, pour les baisers. J’y ai vu aussi Lola Montès, de Max Ophuls, avec Martine Carol qui joue cette femme montrée dans un cirque comme un animal, à qui on peut, en plus, poser des questions indécentes sur sa vie, sur ses amants. Les scènes du début m’ont beaucoup influencée.»

Caroline Eliacheff
6. Pinocchio
«Pour la Biennale de Venise, je voulais un personnage italien. J’ai hésité entre Pinocchio et Casanova. Pinocchio, il me plaît plus. Il ne veut pas aller à l’école, il fait de mauvaises rencontres, un peu comme un artiste… Moi, je suis tombée sur le nez quand j’étais petite et trop jeune pour être opérée. J’avais donc une cicatrice. Et j’ai fait beaucoup de dessins de lui avec son nez, des femmes nues, toutes choses qu’il avait envie devoir, de connaître…»
– Vous croyez qu’il avait envie de voir des femmes nues, Pinocchio ?
«Mais sûrement ! Sûrement.»
– Comment vous le savez, ça ?
«Je le sais. Il y a eu plusieurs films sur Pinocchio. Pas très bons… Spielberg en a fait un bien … E.T.»
– Vous trouvez qu’E.T. c’est l’histoire de Pinocchio ? (Rires.)
«C’est peut-être moi qui invente ça…»
Ce n’est qu’en rentrant chez moi que je comprends : la création d’un personnage devenu vivant et universel, c’est ça, le lien qui la fait évidemment rêver. Annette Messager voit naturellement autrement. D’autres rapports. Peu importe alors que le film L’Homme assis dans le couloir n’existe pas et que, dans le texte de Duras, ce soit plutôt l’homme qui regarde une femme presque nue. Peu importe la tête de Zidane bien présente dans le film de Douglas Gordon. Soudain, je vois moi aussi Hitchcock ressurgir dans les visages en gros plan de son œuvre titrée Mes vœux, je vois Lola Montès au trapèze dans ses personnages balancés du plafond, retenus par des élastiques, je vois les ficelles de ses œuvres qui s’animent, et ses aiguilles à coudre, ses marionnettes hybrides. Au Musée de la Chasse et de la Nature, elle a, dit-elle, «voulu s’immiscer un peu partout», elle a glissé sa patte dans chaque vitrine et «si on ne voit pas tout, ce n’est pas important». Ce qui compte, c’est le foisonnement, la vie en abondance, la chasse aux trésors à laquelle elle nous invite dans cette exposition, Une hirondelle ne fait pas le printemps, tout l’été et jusqu’à l’automne.

Pinocchio
Sabine Euverte
Exposition «Une hirondelle ne fait pas le printemps», Musée de Chasse et de la Nature. 62 rue des Archivers, Paris IIIe. Jusqu’au 20 septembre
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