«Chaque film remet tout en jeu. On recommence toujours à zéro, avec le même doute, la même exigence. Le jour où je me sentirai totalement satisfait, au point de croire qu’il n’y a plus rien à chercher, ce sera peut-être le signe que je ne suis plus un cinéaste»
Depuis un demi-siècle, il accompagne Hollywood, le domine souvent, mais surtout le réinvente sans relâche. Chez lui, le grand spectacle n’est jamais une mécanique vide : il est habité par l’enfance, la peur, la solitude et le mystère. Des Dents de la mer à La Liste de Schindler, d’E.T. à Il faut sauver le soldat Ryan, il a façonné un imaginaire planétaire tout en imposant une signature immédiatement reconnaissable. Son cinéma sait émerveiller sans jamais cesser de troubler. Il raconte l’aventure, bien sûr, mais surtout ce qu’elle révèle de nous : nos blessures, nos élans, nos vertiges face à l’inconnu. Avec Disclosure Day, Spielberg semble revenir vers l’un de ses territoires les plus intimes, celui de l’invisible et de la rencontre avec l’ailleurs. Porté par Emily Blunt, Josh O’Connor, Colman Domingo, Colin Firth et Eve Hewson, le film explore l’hypothèse d’une vérité extraterrestre susceptible d’ébranler l’humanité tout entière. Là où Rencontres du troisième type relevait d’une impulsion très personnelle, ce nouveau projet paraît s’ancrer dans une matière plus contemporaine, plus concrète, plus troublante aussi.
Les révélations publiées en 2017 par le New York Times sur des observations d’ovni rapportées par des pilotes militaires américains auraient contribué à déplacer son regard. Sans jamais prétendre livrer de réponse définitive, le cinéaste semble interroger un basculement d’époque : ce qui relevait jadis du mythe ou de la science-fiction s’inscrit désormais dans une conversation beaucoup plus vaste. En attendant, nous n’en doutons pas, un énième succès au box-office, ce Méliès des temps modernes continue de filmer comme on lève les yeux au ciel, avec curiosité, inquiétude et espérance. Comme si, après tant de chefs-d’œuvre, il cherchait moins une réponse qu’un signe. Au fond, on finirait presque par se demander si Spielberg n’est pas lui-même un peu E.T.… Avec un talent pareil, on serait tenté de croire en effet qu’il ne vient pas tout à fait de la même planète que nous.

Steven Spielberg reçoit un Golden Globe en 2012
Dans votre cinéma, on a souvent l’impression que le plus important est le moment où deux mondes osent enfin se faire signe…
STEVEN SPIELBERG. Ce qui bouleverse vraiment, ce n’est pas seulement de savoir qu’une autre intelligence existe quelque partdans l’univers – ce que je crois intimement –, c’est d’imaginer le moment où cette intelligence entrerait en relation avec nous. Là, tout change. Nous ne sommes plus dans l’abstraction, dans l’hypothèse scientifique ou dans le rêve d’enfant. Nous sommes dans une expérience humaine totale. Nous nous définissons depuis toujours à partir de nous-mêmes, de notre histoire, de nos religions, de nos sciences, de nos certitudes. Mais le contact viendrait déplacer le centre de gravité : il nous forcerait à admettre que nous ne sommes peut-être ni seuls,ni centraux… ni la mesure unique de l’intelligence.
OK ! D’où vous vient cette manie de lever les yeux au ciel en espérant qu’il y ait quelqu’un ?
Que ce soit dans E.T., La Guerre des mondes ou dans Rencontres du troisième type, mon ambition n’était pas de parler d’extraterrestres, mais de nous-mêmes, de notre façon de réagir face à l’inconnu, à l’inexplicable. Grâce aux télescopes, nous avons découvert d’autres étoiles, exploré d’autres systèmes solaires, écouté en quelque sorte battre le cœur de planètes situées à des millions d’années-lumière. Tout cela prouve que nous cherchons, d’une manière ou d’une autre, le contact. Et pourtant, je me dis souvent que si, demain, un ovni atterrissait au milieu d’un stade de football, la première chose que nous enverrions ne serait pas un comité d’accueil, mais des blindés. Pourquoi ? Parce que, face à ce qui nous dépasse, l’humanité réagit toujours de la même façon : par la peur, par la méfiance, par la défense.
Pensez-vous qu’un jour la réalité augmentée puisse devenir non plus un simple outil, mais une véritable échappatoire ?
Mais c’est déjà, en partie, le cas aujourd’hui, vous savez. Pour m’en convaincre, il me suffit de repenser à mes enfants, il y a vingt-cinq ans, lorsqu’ils ont commencé à se plonger dans leurs ordinateurs. Ah, si seulement j’avais pu les en détourner un peu, les désintoxiquer de leurs iPhone, de leurs tablettes, de leurs téléphones, d’Internet, de la télévision… Je regrette parfois de ne pas avoir été un père plus strict. Quand j’étais enfant, nous n’avions que trois chaînes de télévision, CBS, ABC et NBC. Et, comme je vivais enArizona, j’avais une chaîne locale en plus… Pour savoir ce qui se passait dans le monde, nous regardions les informations ou nous lisions les quotidiens. Je reste quelqu’un qui fait plus confiance au monde analogique qu’au monde numérique. Je sais, c’est un paradoxe, surtout venant de moi. Cela dit, je dois bien avouer une chose : j’adore jouer à Angry Birds. (Rires.) J’en ai presque honte, mais c’est vrai.
« Mais je ne veux pas que l’intelligence artificielle prenne, à ma place, des décisions créatives. Je ne veux pas d’un collaborateur non humain dans le cœur même du processus artistique. Le cinéma reste pour moi une affaire d’intuition, de regard, de sensibilité humaine. »
Aujourd’hui que l’intelligence artificielle s’invite de plus en plus dans le cinéma et dans les débats, comment voyez-vous son rôle?
Je ne suis pas contre la technologie. Je ne l’ai jamais été. Mais je ne veux pas que l’intelligence artificielle prenne, à ma place, des décisions créatives. Je ne veux pas d’un collaborateur non humain dans le cœur même du processus artistique. Le cinéma reste pour moi une affaire d’intuition, de regard, de sensibilité humaine. Si l’IA peut être utile pour certaines tâches techniques, pour la planification ou l’organisation, très bien. Mais, dès lors qu’elle commence à remplacer un auteur, un scénariste, un acteur, un artisan de cinéma, alors, pour moi, on franchit une ligne. Je n’y suis pas favorable.
Vous le visionnaire, comment voyez-vous notre société dans un siècle ?
Dans cent ans, notre monde sera bouleversé par l’intelligence artificielle et par des machines d’une puissance aujourd’hui presque inimaginable. Cette évolution est déjà en marche, à mesure que la technologie devient toujours plus miniaturisée, plus rapide et plus intégrée à nos vies. Nous verrons peut-être apparaître des interfaces plus directes entre le cerveau humain et les systèmes numériques. L’humanité cherchera aussi sans doute à s’étendre au-delà de la Terre. Mais la véritable question ne sera pas technologique. Elle sera morale : si nous ne corrigeons pas ici nos erreurs, nous les emporterons ailleurs avec nous. Le progrès n’aura de valeur que s’il transforme aussi notre manière de vivre et de respecter le monde.
Quels réalisateurs de science-fiction ont peuplé votre imaginaire ?
S’il ne fallait en retenir qu’un, ce serait sans doute Stanley Kubrick. Son influence sur moi a été déterminante, en particulier 2001 : l’Odyssée de l’espace, qui a eu un impact immense. La première fois que je l’ai “rencontré”, c’était presque spirituellement, en faisant la queue pour voir Docteur Folamour. La seconde, bien plus tard, en 1979, alors que je terminais Les Aventuriers de l’arche perdue en Grande-Bretagne pendant qu’il achevait Shining. Nous avons noué une relation faite de longues conversations, intenses, presque épuisantes intellectuellement. Kubrick avait cette capacité rare de vous pousser au bout de votre réflexion, sans jamais se livrer complètement lui-même. Avec le temps, il m’a accordé sa confiance et m’a parlé de A.I., un projet qui lui tenait profondément à cœur. Il voulait y explorer la relation émotionnelle entre l’homme et la machine, mais la technologie de l’époque ne le permettait pas encore. Après Jurassic Park, il a compris que ce rêve devenait possible –et c’est ainsi qu’il m’a transmis ce projet si personnel.
Lorsqu’on a déjà tant accompli, est-ce plus difficile, avec les années, de se renouveler ?
Je crois que chaque film est un accomplissement, mais jamais une arrivée. Je n’ai jamais pensé qu’il existait, pour un cinéaste, une forme de sommet à atteindre. Il n’y a pas de sommet, seulement le désir de continuer. Chaque film remet tout en jeu. On recommence toujours à zéro, avec le même doute, la même exigence, la même envie d’aller plus loin. Et je pense que le jour où je me sentirai totalement satisfait, au point de croire qu’il n’y a plus rien à chercher, ce sera peut-être le signe que je ne suis plus vraiment un cinéaste.
« J’aime deux choses fondamentales dans la vie. La première, c’est d’assister à la naissance d’un enfant. L’autre miracle pour moi, c’est la création d’un film. Vous êtes là, chez vous, ou dans la rue, et, subitement, vous ne savez pas pourquoi, une idée vous vient àl’esprit. Quelques mois plus tard, ce sont des millions de gens enfermés dans une salle obscure qui partagent cette pensée. Et ça, c’est le plaisir suprême. »
Qu’est-ce qui vous donne encore envie de faire des films ?
Le frisson ! J’aime deux choses fondamentales dans la vie. La première, c’est d’assister à la naissance d’un enfant. L’autre miracle pour moi, c’est la création d’un film. Vous êtes là, chez vous, ou dans la rue, et, subitement, vous ne savez pas pourquoi, une idée vous vient àl’esprit. Quelques mois plus tard, ce sont des millions de gens enfermés dans une salle obscure qui partagent cette pensée. Et ça, c’est le plaisir suprême. La joie de se dire que cette petite fulgurance venue de nulle part est devenue un spectacle dont les gens se souviendront toute leur vie !
Y a-t-il eu, dans votre enfance, un moment où vous avez compris que votre imagination passerait par une caméra ?
J’ai su assez tôt ce que je voulais faire de ma vie, vers l’âge de douze ans. Un ami avait réalisé une sculpture en argile de moi que j’ai malheureusement perdue, et je le regrette, parce qu’elle était très belle : à la place de mon visage, il avait modelé une énorme caméra de cinéma, avec un chapeau posé dessus. Je crois que tout a vraiment commencé le jour où mon père m’a confié la caméra familiale, une petite 8 mm, pour filmer les sorties en camping, les promenades en famille, les vacances… Avant cela, quand j’avais neuf, dix, onze ans, j’étais passionné par mon train électrique. Et, pour une raison étrange, sans doute parce qu’à cet âge les enfants ont parfois un goût pour la destruction, je passais mon temps à faire se percuter mes deux locomotives. Evidemment, elles finissaient par se casser, et mon père devait les faire réparer, ce qui lui coûtait de l’argent. Un jour, il m’a prévenu que, si je cassais encore mes trains, il me retirerait le circuit, et je savais qu’avec lui ce n’était pas une menace en l’air. Alors, pour continuer à vivre cette excitation, j’ai pris sa 8 mm et j’ai filmé ce qui serait sûrement mon dernier accident de train. Mon père n’en a jamais rien su, mais moi, chaque fois que j’avais envie de revoir ces deux locomotives se jeter furieusement l’une contre l’autre, il me suffisait de repasser le film. Avec le recul, je crois que c’est peut-être là, dans ce petit stratagème d’enfant, qu’est né pour moi le tout premier déclic du cinéma.
Au début, avez-vous eu envie de jouer dans vos films ? Quand avez-vous compris que votre place était dans la mise en scène ?
J’ai joué dans les deux premiers téléfilms que j’ai réalisés, avec à chaque fois une petite réplique. La première fois, je l’ai oubliée, ce qui était assez absurde puisque c’était aussi à moi de dire “action”, puis “coupez”. La seconde tentative n’a pas été plus concluante. C’est François Truffaut qui m’a définitivement détourné de toute ambition d’acteur. Sur Rencontres du troisième type, il m’a demandé de lui montrer ce que j’attendais de lui, car il n’était pas à l’aise en anglais. Je me suis donc retrouvé devant la caméra à jouer ses scènes. Mais en voyant les rushes deux jours plus tard, nous avons tous deux trouvé cela épouvantable. Truffaut m’a confirmé ceci : ma place est derrière la caméra.
De tous vos films, quel est celui qui tient une place à part dans votre cœur ?
La Liste de Schindler occupe une place à part, parce que je voulais transmettre, presque de façon pédagogique, ce que tant de gens ignoraient encore du sort des Juifs, tout en rappelant aussi le courage de certains Allemands. Même face à une telle horreur, j’ai cherché à faire surgir une part d’humanité et de beauté, sans jamais exploiter la noirceur pour elle-même. Mais j’ai aussi un attachement très profond pour E.T., parce que ce film me ramèneà mon enfance, à ma solitude, à mes rêves d’ovnis et d’ami imaginaire après la séparation de mes parents. Ce personnage reste ma mascotte intime.

Steven Spielberg
Vos sept enfants sont impressionnés par votre travail ?
Un jour, je me suis posé la même question. J’ai eu l’idée de les emmener voir le T-rex de Jurassic Park, persuadé qu’un dinosaure géant ferait son effet. Mais lorsqu’ils se sont retrouvés devant, ils l’ont regardé comme une simple sculpture, impressionnante mais immobile. Aucun émerveillement particulier. Mais ils ignoraient que j’avais demandé à Stan Winston, génie de l’animatronique, de me prêter main-forte : au bon moment, il a actionné le T-rex, qui a brusquement baissé la tête en poussant un rugissement terrifiant. Mes plus jeunes enfants se sont alors dispersés dans le studio à une vitesse prodigieuse. J’ai fini par les rattraper et je leur ai dit : “Vous voyez ? Le métier de papa n’est pas si ennuyeux que ça, finalement.”
« Mon esprit va naturellement vers les récits, pas vers les comptes. L’argent, je le laisse volontiers aux comptables et autres spécialistes, moi, je préfère m’occuper des rêves ! »
Vos films ont rapporté dans le monde plus de 10,7 milliards de dollars… est-ce un aspect auquel vous accordez del’importance ?
Je n’ai jamais couru après l’argent et, à vrai dire, je ne suis même pas sûr de savoir dans quelle direction il court ! (Rires.) Mon conseiller financier a déjà accompli un exploit héroïque rien qu’en réussissant à me faire entrer dans une réunion consacrée à mes finances. En général, pendant ces séances, je passe mon temps à dessiner dans un coin, à griffonner des idées. Pour tout dire, j’ai probablement été plus créatif pendant certaines réunions financières que pendant bien des séances de travail. J’y ai même trouvé deux de mes meilleures histoires. C’est dire à quel point mon esprit va naturellement vers les récits, pas vers les comptes. L’argent, je le laisse volontiers aux comptables et autres spécialistes, moi, je préfère m’occuper des rêves !
Propos recueillis par Franck Olivier Rousseau
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