Avant même de parler de l’auteure de la photographie, tout dans ce tirage noir et blanc qui représente le désert vu d’une fenêtre intrigue, à commencer par son titre même.
De quel espace s’agit-il ? L’intitulé désigne le tout de l’espace, mais peut-on réaliser un portrait d’une telle ampleur ? Ça n’a l’air de rien, mais subitement nous voilà un brin démunis. Par où débuter ? Par la description ? Peut-être, mais, très vite, on se demande ce que la légende signifie. Faut-il s’en tenir aux généralités qu’elle expose ? L’espace, ah oui, lequel ? Car, à faire le tour de la photographie, on s’expose à bien des déconvenues.

Portrait de l’espace, Al Bulwayeb, près de Siwa, Egypte (1937)
Que récolte-t-on ? Eh bien, que des bouts d’espace, à commencer par le périmètre de la fenêtre accompagné par la surface de la moustiquaire trouée faseyant au vent, elle-même ouverte comme un triangle écorné sur l’étendue du paysage délimitée par les bords de l’échancrure. Ce qui permet de distinguer une ligne d’horizon basse, composée par des dunes au tiers inférieur, surplombée par une masse nuageuse. Et encore, la vision reste partielle puisque la portion intacte du voile obscurcissant presque la majorité de l’image, nous ne voyons clairement que ce que la partie béante laisse à découvert. Ce qui revient à opposer l’aspect sombre du pourtour de ce portrait à la clarté de la déchirure.
Ces deux régimes de contraste laissent-ils entendre qu’il ne suffit pas seulement de poser son regard mais peut-être bien de faire la peau de nos habitudes rétiniennes ? Aussi faut-il s’intéresser de près à ce lambeau de gaze (métallique ?) en forme d’entonnoir qui, tel un instrument de visée, redouble, en quelque sorte, la mire de l’appareil photo et concentre l’œil sur la nature aride de ce lieu parsemé ici et là de végétations disparates. Une impression de désolation accentuée par le cadre qui pend de guingois, accroché sur la moustiquaire défoncée. A priori, on ne sait pas trop ce qu’il contient, on y discerne quelques traces indistinctes. Qu’encadrait-il ? Est-il muni d’une vitre ? Drôle d’objet vide brinquebalant sans fonction précise, neutre à tous égards et qui curieusement ajoute une note d’étrangeté à cet endroit. Et pourquoi donc ? Parce que cet accessoire, placé sur la moustiquaire à la frontière du dedans et du dehors, oppose justement l’absence de représentation à sa présence.

Lee Miller
Retenons ce passage singulier et venons-en à l’auteure, Lee Miller (1907-1977). Elle a trente ans quand elle réalise ce portrait et déjà plusieurs vies derrière elle. Qu’on en juge : mannequin vedette des éditions Condé Nast aux Etats-Unis, elle passe derrière la caméra, expose ses travaux, puis, parisienne, partage le parcours surréaliste de Man Ray, découvre avec lui la solarisation, et très vite fait partie de l’avant-garde artistique de l’époque puis repart à New York pour y ouvrir son propre studio. Au terme de ces allers-retours transatlantiques, lassée, presque dégoûtée par la photo, la voilà au Caire mariée à un homme d’affaires égyptien. L’intermède conjugal sera court (1934-1939), le temps de sortir son Rolleiflex de la poussière et de s’interroger sur les questions de son art. Ce que résume de manière concise, presque brutale, cette photo de la fenêtre au désert. Une réflexion en somme sur l’espace photographique, l’examen précis de ce moment de bascule où elle se trouve elle-même : arrêter ou continuer ? Bref, ce Portrait de l’espace a tout de l’autoportrait. Une sorte de préface à l’aventure suivante où, parmi toutes ses métamorphoses, elle deviendra correspondante de guerre.
Bertrand Raison
MUSÉE D’ART MODERNE DE PARIS. Lee Miller. 11 avenue du Président-Wilson, Paris XVIe. Jusqu’au 2 août 2026.
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