Avant même que Le diable s’habille en Prada 2 ne s’apprête à défiler sur nos écrans – vingt ans après le premier volet –, un frémissement parcourt déjà les open spaces de la planète mode : talons aiguisés comme des verdicts, port altier teinté d’un soupçon de dédain, Miranda Priestly, souveraine incontestée du magazine Runway, vient reprendre possession de son royaume.
Seulement voilà, le centre du pouvoir, lui, s’est déplacé. Mettez-vous à la place de la dame : le papier glacé s’éclipse. La faute aux annonceurs qui traquent les clics plutôt que les couvertures et aux algorithmes qui décrètent ce qui est “désirable” et ce qui ne l’est pas. Le “fashion world” a muté. Autrefois, il relevait d’une intuition, d’un flair presque aristocratique. Aujourd’hui, il émane d’une équation. Il ne naît plus d’une vision mais d’un tableau Excel. Et puis, il y a Emily (Emily Blunt), son ancienne disciple, qui, au fil du temps, s’est imposée comme une redoutable dirigeante d’un groupe de luxe, détentrice des budgets publicitaires cruciaux pour la survie de Runway.
D’un côté, une Miranda fragilisée par un monde qui glisse entre ses doigts embagousés. De l’autre, une Emily passée du côté des manettes, maîtresse du financement : renversement suprême dans un univers où l’argent dicte la ligne éditoriale. Et s’il est une chose que Miranda Priestly déteste plus qu’un ourlet approximatif, c’est qu’on se permette de la reléguer au rang de relique. Miranda n’a plus qu’une alternative : redevenir indispensable ou devenir mortelle. A l’occasion de son retour tant attendu, Meryl Streep se replonge dans la genèse du Diable. Avec un humour sans faux plis, la star multi-awardisée nous dévoile la manière dont elle a sculpté ce personnage, aujourd’hui considéré comme l’un des despotes en escarpin les plus emblématiques du cinéma. En 2003, à la lecture du roman Le diable s’habille en Prada, de Lauren Weisberger, une évidence s’est imposée à beaucoup d’entre nous : vous étiez l’actrice idéale pour incarner Miranda Priestly, rédactrice en chef aussi crainte que fascinante.
A la lecture du scénario, quelle a été votre première intuition pour construire cette femme inflexible et étrangement captivante ?
MERYL STREEP. Je ne suis pas certaine que le livre et le scénario disent exactement la même chose. Ce qui est sûr, c’est que le script a beaucoup évolué au fil des discussions avec Aline Brosh-McKenna, qui l’a écrit, et David Frankel, le réalisateur, qui est un homme extrêmement intelligent. J’aurais pu me perdre dans les détours qu’a pris le scénario, dans ses multiples transformations… mais l’essentiel est que je me suis sentie totalement libre d’inventer ce personnage moi-même, sans chercher à coller à une quelconque réalité documentaire. Je voulais en faire une figure universelle. Objectivement, nous avons tous et toutes connu des supérieur(e)s difficiles à satisfaire. Et certain(e)s d’entre nous ont occupé des positions d’autorité et ont ressenti la pression d’avoir des collaborateurs(rices) sous leur responsabilité, tout en devant rendre des comptes à quelqu’un au-dessus de nous… Au fond, tout le monde a un patron. C’est cette mécanique du pouvoir qui me fascinait.
Vous avez souvent répété que ce personnage ne cherchait pas à singer Anna Wintour. Pourtant, certains relèvent des ressemblances troublantes… Est-ce que certains éléments, comme des accessoires, vous ont aidée à mieux habiter le rôle ?
Les bijoux ont joué un rôle essentiel dans la construction du personnage. Pour mon look dans Prada, nous avons imaginé une silhouette composite, nourrie de plusieurs femmes emblématiques que j’ai croisées dans l’univers de la mode. J’avais notamment rencontré Liz Tilberis (l’éditrice britannique du magazine Manx) et Polly Mellen (l’éditrice de Vogue et de Harper’s Bazaar), des femmes que j’admirais énormément, à la fois brillantes et infatigables. Je pense aussi à Carmen Dell’Orefice, toujours appelée lorsque la mode cherche une femme d’âge, à la beauté saisissante, reconnaissable entre mille à sa mèche blanche iconique… Mon intention était de créer une figure singulière, qui ne soit la copie conforme de personne. Je tenais aussi à montrer une forme de vanité assumée : décider de ne pas colorer ses cheveux dans un milieu obsédé par la jeunesse. Il y a quelque chose de provocateur dans le fait d’arborer de magnifiques cheveux naturellement blancs.

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Dans votre parcours professionnel, avez-vous déjà été confrontée à des réalisateurs dont l’autorité prenait trop de place ?
Bien sûr. Lorsqu’un réalisateur vacille, c’est souvent parce qu’il se laisse dépasser par l’ampleur et la complexité d’un tournage. Et face à ce vertige, certains réagissent en resserrant l’étau, jusqu’à confondre direction et domination. J’ai ainsi travaillé avec l’un d’eux qui entendait tout régenter, y compris nos échanges sur le plateau. Il avait décrété que les acteurs ne devaient pas se parler en son absence. (Rires.) Sans doute craignait-il que quelque chose lui échappe. Un autre bannissait toute improvisation, même la plus infime variation d’intonation. A force de vouloir contrôler chaque souffle, il a fini par étouffer l’élan même du jeu. A l’inverse, les plus grands savent vous donner le sentiment que tout repose sur vous, que chacune de vos propositions a sa place. Ils vous offrent une liberté entière, précisément parce qu’ils n’ont rien à prouver. Leur autorité naît de la confiance.
Cela vous est-il arrivé de tomber sur un réalisateur qui vous a demandé de perdre du poids ?
Oui ! Lorsque j’ai débuté, certains producteurs hollywoodiens, que l’on pourrait qualifier d’“affameurs professionnels”, ont essayé. Je n’ai jamais cédé. J’ai une ossature solide, et je l’assume. Disons-le franchement : je ne suis pas dessinée comme Sharon Stone. Si c’était le cas, vous l’auriez remarqué… j’aurais sans doute tourné davantage de scènes sous la douche ! (Rires.)

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Le doute vous visite-t-il parfois ?
Absolument. En permanence ! Les certitudes sont figées. Le doute, lui, oblige à chercher, à creuser, à avancer.
Comment parvenez-vous alors à retrouver confiance ?
Je me le répète comme un mantra : “Je suis ce que je sais, et je sais qui je suis”. (Rires.)
Quelle patronne êtes-vous ?
Du genre pas très efficace. Vous devriez demander à mon assistante. (Rires.) Je suis un peu désordonnée, indécise. Je suis très résolue dans mon travail, mais pas dans les affaires.
S’il fallait avouer un travers de cheffe qui a le don d’agacer votre entourage…
Je supporte mal les retards. Lorsque quelqu’un me fait perdre du temps, je deviens assez fébrile. J’essaie d’accélérer le mouvement, de faire avancer tout le monde, de “rassembler les troupes”. (Rires.) Pour moi, être en retard, c’est manquer de respect à la personne qui attend. Et cela, je le prends très au sérieux.
Il existe un antidote à cette fébrilité…
Absolument ! Une gorgée de sancerre, et tout s’apaise.
Y a-t-il alors une jubilation à incarner une femme que le public adore détester ?
C’est divertissant. On entend souvent dire que jouer une garce est jubilatoire. Mais je ne considérais pas ce personnage de la sorte. Un acteur ne peut pas rester à distance et juger celui ou celle qu’il incarne. Pour être juste, il faut entrer dans sa logique intime, adopter son point de vue. Cela dit, ce rôle n’avait rien de particulièrement léger. Miranda éprouve une immense satisfaction dans son travail, dans l’exigence qu’elle s’impose. Cette forme d’accomplissement professionnel, je la comprends très bien. Mais elle laisse un vide ailleurs. Elle ne garantit ni la joie ni l’équilibre dans la vie privée. A mes yeux, c’est quelqu’un d’un peu triste, au fond. Et cette mélancolie n’est pas spécialement amusante à jouer.
Vous semblez quand même très attirée par les rôles de femmes de pouvoir. Est-ce un trait de votre caractère ?
Si mes enfants pouvaient vous entendre, ils riraient aux éclats ! J’aimerais tellement que l’on me craigne, mais voilà, j’ai un énorme défaut : je revendique haut et fort mon droit à l’humilité et à la discrétion ! En y réfléchissant bien, le seul pouvoir dont je dispose réside dans le choix de mes rôles et dans ma façon de les interpréter. Et puis, vous en connaissez, vous, des femmes de pouvoir qui ont dû repasser les vêtements de leurs enfants, faire des lessives et cuisiner ?

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Ah, vous cuisinez ?
Mes amis, des gens très bien élevés, vous diront sans doute que je ne m’en sors pas trop mal… mais je ne suis pas dupe. Si j’étais réellement douée, les plats que je prépare, et que je rate presque systématiquement, ne finiraient pas dans la gamelle du chien. Pauvre bête ! (Rires.) Cela dit, ma mère était encore moins douée que moi en cuisine. Elle répétait souvent : “Un repas ne devrait jamais prendre plus de vingt minutes à préparer. Au-delà, ça devient de l’esclavagisme !” Quand elle voulait faire un effort, elle ouvrait son livre fétiche : I Hate to Cook, de Peg Bracken, la bible de la cuisine expéditive. Après la guerre, il faut dire que nous vivions à l’ère naissante de la “nourriture atomique”. Je me souviens d’un jour où je l’ai vue sortir d’une boîte des boules jaunes. Intriguée, je lui ai demandé : “Tu vas jouer au tennis ?” Elle m’a répondu, très sérieusement : “Non, je vais te faire une purée de pommes de terre.”
Donc, si je comprends bien, vos trophées, Awards et autres récompenses, ne trônent pas dans cette cuisine que vous semblez soigneusement contourner ?
Pendant longtemps, je les ai relégués au fond d’un placard. Lorsque mes enfants étaient petits, ils ne manifestaient pas la moindre révérence, bien au contraire ! Ils se moquaient gentiment de moi. Je me souviens qu’ils me lançaient : “Maman, quand on te voit sur un tapis rouge, on dirait que tu participes à un concours canin !» Et d’ajouter : «Pourtant, tu n’as pas vraiment l’allure d’un caniche royal !» Ces petites flèches affectueuses ont une vertu précieuse : elles vous gardent les pieds sur terre. Rien de tel que l’humour de ses propres enfants pour replacer les trophées, et l’ego, exactement à leur juste place. Le temps ne semble pas avoir d’emprise sur vous.
Avez-vous un secret de beauté ?
Vous êtes sûr que vos lunettes sont bien à votre vue ? Rapprochez-vous ! J’adore l’idée que vous me prêtiez un secret de beauté ! Honnêtement, le seul véritable luxe, c’est huit heures de sommeil. Les rares jours où j’y parviens, je suis ravie. Le sommeil change tout. Je pourrais vous citer les conseils qu’on lit dans les magazines, mais je ne suis aucun rituel avec une discipline rigoureuse. En revanche, j’essaie de nager chaque jour, environ un mile. Cela me recentre, me ramène à mon corps, à l’essentiel. Et puis, au fond, nous avons déjà beaucoup de chance quand nous avons la santé. Vous savez, elle n’est jamais acquise pour toujours.

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Vous affirmez ne pas être passionnée par la mode, mais vous devez bien avoir un dressing. Que renferme-t-il ? Avez-vous une pièce fétiche que vous conservez depuis des années ? Etes-vous du genre à coordonner les couleurs ? Votre placard est-il impeccablement ordonné… ou joyeusement chaotique ?
Dans ma vie, il m’est arrivé de déménager cinq fois en six mois. Autant dire que j’ai fait un tri radical. Il ne reste que ce que j’aime vraiment ou ce que j’ai récupéré gratuitement sur un tournage. Je ne sais pas comment vous fonctionnez, mais moi, je tourne à peu près avec trois tenues (Rires.) : un jean bien coupé, une chemise – pas un tee-shirt, une vraie chemise – et une veste cintrée pile-poil. Rien de spectaculaire. J’ai d’ailleurs encore des vêtements datant de l’université. C’est pathétique, je l’admets. (Rires.) Aujourd’hui, mes filles viennent fouiller dans mon placard. Tout ce qu’elles jugent vintage et charmant disparaît mystérieusement…
Appliquez-vous une méthode pour vous préparer à un rôle, comme si vous traversiez une porte invisible pour aller chercher l’âme profonde d’un personnage ?
Non, je ne crois pas avoir un accès secret à l’inconscient collectif. (Rires.) Ce qui me porte, c’est une curiosité profonde pour la nature humaine… Vous avez incarné au cinéma de nombreuses femmes d’exception et vous avez certainement rencontré des personnalités tout aussi remarquables dans la vie réelle.
Qu’est-ce qui distingue une femme véritablement extraordinaire ?
Voilà une question magnifique. Oui, j’ai eu la chance de rencontrer des femmes remarquables. Pendant le tournage de The Post, j’ai fait la connaissance, par exemple, d’une journaliste mexicaine qui s’appelle Patricia Mayorga. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi courageux dans ma vie ! Depuis pas mal de temps, elle dénonce les liens qu’il y a entre les politiques et la mafia locale. Son quotidien est devenu, du coup, compliqué. On l’a menacée de mort. On tente constamment de la déstabiliser. Alors, elle vit seule, recluse, car les gens craignent qu’en la fréquentant ils se fassent descendre… Ce qui me frappe, chez elle, et chez tant d’autres personnalités courageuses, c’est l’optimisme. C’est presque déroutant.

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A votre avis, quelles sont les qualités qui font qu’une femme puisse se détacher du lot ?
L’intelligence, la pugnacité, la tolérance, la bienveillance, la capacité à écouter et non à s’écouter.
Existe-t-il encore un territoire artistique que vous brûlez d’explorer, un défi que vous ne vous êtes pas encore autorisée à relever ?
Evidemment… Il y a désormais pas mal de choses que je ne peux plus vraiment envisager… simplement à cause de l’âge, ce qui, étonnamment, reste une surprise permanente pour nous tous. (Rires.) Mais cela m’est égal. Il semble y avoir suffisamment d’histoires intéressantes à raconter sur les femmes à chaque étape de la vie. J’espère simplement pouvoir continuer à les trouver et peut-être apporter quelque chose d’inattendu à un scénario. C’est merveilleux quand un auteur vous dit : “Je n’y avais jamais pensé… merci, Meryl ! C’est une excellente idée.” C’est pour cela que j’aime tant ce que je fais.
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes actrices qui vous prennent pour modèle ?
Le premier conseil est simple : cultivez votre singularité. N’essayez jamais de me ressembler ni de repro-duire le parcours de quelqu’un d’autre. Etre admirée est touchant, mais être placée sur un piédestal me met plutôt mal à l’aise. L’idée d’incarner une sorte d’autorité morale du septième art… très peu pour moi ! Les icônes appartiennent aux églises, pas aux plateaux de cinéma. Deuxième conseil : ne vous coupez jamais du public. Il est votre source d’inspiration, votre matière première. Observez les gens, écoutez-les, imprégnez-vous de leurs gestes, de leurs silences, de leurs manies … moi, c’est ainsi que je nourris mes personnages. Ces détails minuscules, ces attitudes à peine perceptibles sont ce qui donne à l’écran une impression de vérité, une fine couche d’authenticité qui rend le rôle vivant. Troisième conseil : soyez exigeantes dans vos choix. Ne laissez pas le montant d’un cachet décider à votre place. Un rôle doit vous nourrir, vous faire grandir, vous bousculer parfois, pas seulement remplir votre compte en banque. Enfin, dernier conseil : prenez soin de vous. Ne laissez personne vous convaincre de malmener votre corps ou votre santé pour correspondre à une vision arbitraire d’un metteur en scène. Votre équilibre physique et mental est votre bien le plus précieux. Aucun film, aussi prestigieux soit-il, ne mérite que vous le sacrifiiez.

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Dans quelle mesure l’industrie de l’image et les magazines de mode influencent-ils la perception que les jeunes femmes ont d’elles-mêmes ? Peut-être est-ce inhérent à la condition humaine ?
Mais je crois que les magazines de mode ont amplifié ce sentiment. Je l’ai toujours ressenti. Enfant, déjà, je savais à quel point ces images pouvaient me donner l’impression de ne pas être à la hauteur. J’ai toujours tenté de dire aux filles, et notamment aux miennes, que l’essentiel n’est pas dans le reflet, mais dans l’action. Ce qui compte, c’est ce qu’elles font, ce qu’elles construisent, la manière dont elles habitent leur vie. Pas la manière dont elles occupent les pages des magazines. Mais le message est difficile à faire passer dans une culture qui valorise presque exclusivement l’apparence, la surface, l’instantané.
Quand vous étiez plus jeune, quels genres de films alliez-vous voir au cinéma ?
Pour être honnête, je voyais surtout des navets. Mes petits amis et mes frères adoraient les productions un peu débiles, et comme je ne voulais contrarier personne, je suivais le mouvement ! Le premier film qui m’a réellement bouleversée, c’était Ship of Fools (La Nef des fous). J’avais 14 ou 15 ans. Je me souviens de Simone Signoret en déshabillé… A cet âge-là, cela m’avait semblé incroyablement audacieux. C’était, à mes yeux d’adolescente, la chose la plus sensuelle que j’aie jamais vue.
Si vous deviez écrire votre épitaphe ?
“Elle a fait de son mieux.” Et, en supplément : “N’oubliez pas d’arroser les fleurs !”
Propos recueillis par Franck Olivier Rousseau
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