En ce dimanche d’hiver, je file vers l’Hôtel du Nord parmi les promeneurs du canal ensoleillé. Je vais enfin voir Claire Denis. Son nom inspire le respect d’un cinéma qu’elle est la seule à proposer depuis presque quarante ans. Encensé par les Anglo-Saxons, il lui a valu en 2022 le grand prix à Cannes et une interminable ovation pour Stars at Noon. Troublant, puissant, son cinéma a souvent pour cadre l’Afrique, toujours pour trame le pouvoir, la violence, le désir, et tous leurs tourments. Inspiré de Combat de nègre et de chiens, de Bernard-Marie Koltès, son Cri des gardes sortira au printemps. Elle a travaillé avec Rivette, Wenders, Jarmusch…
Elle commence par…
Brigitte Bardot
«Comme vous m’avez contactée le lendemain de sa mort, je me suis rendu compte que ce n’était pas rien, Brigitte Bardot, pour moi. Je n’étais pas tout à fait adolescente quand je l’ai découverte. Je vivais encore en Afrique, dans la brousse. Ça a été un choc. Elle m’est apparue comme une femme parfaite, différente de toutes celles que je connaissais ou que je voyais dans les magazines. Et puis les gens en parlaient. C’était un sujet de conversation, Brigitte Bardot. En France, entre deux voyages, devant une photo d’elle, ma marraine m’a dit : “C’est la plus belle femme du monde !”, et j’étais d’accord.
Plus tard, un été, comme je parlais un peu anglais, un peu espagnol, le directeur de l’école de cinéma m’a envoyée comme pseudo-interprète à Almeria sur un de ses tournages. On allait souvent tourner en mer, avec allers-retours en bateau. Brigitte Bardot sortait sa guitare. On dit qu’elle marchait pieds nus, c’est vrai. Je la regardais tous les matins plonger dans la Méditerranée. Elle était attentive à tous, généreuse, tellement libre, tellement belle ! Je l’ai aimée instantanément. Elle avait quelque chose qui dépassait le cinéma. C’était une expérience émouvante qui me posait question sur ma propre vie de femme qui commençait… J’ai connu plus tard un autre éblouissement, différent.

Brigitte Bardot
Béatrice Dalle
«A huit jours du tournage de J’ai pas sommeil, une des actrices se désiste. Panique à bord. J’avais rencontré Béatrice Dalle chez notre agent commun, Dominique Besnehard. Je l’appelle, lui, pour lui raconter le drame qui m’arrivait, et cinq minutes après, Béatrice Dalle me téléphone. A l’époque, nos bureaux étaient à l’Hôpital éphémère. “J’habite à côté, viens !” J’y vais, et elle me dit : “Ce n’est pas un problème : moi, je vais le faire, ton film !” Ce n’était pas le premier rôle, alors qu’elle avait déjà fait 37°2 le matin. Elle s’en foutait. Ce qui comptait, c’était qu’un courant passe entre nous.
Et le premier jour de tournage – en fait, c’était une nuit –, j’ai été tellement émue quand elle est arrivée sur le plateau que j’ai tourné de l’œil. Vraiment. A cause de sa gentillesse, son charme, sa beauté… Elle venait même les jours où elle ne tournait pas. Son petit garçon dans le film, elle s’en occupait. C’était un peu la marraine de tous. Elle mettait les gens en boîte, avec un humour canaille mais une tendresse extraordinaire. Je n’avais jamais vu ça.»

Béatrice Dalle
Isaach de Bankolé, Alex Descas, Grégoire Colin
«Les garçons, les hommes, les acteurs de mes films. Des sources d’inspiration. Grâce à Isaach de Bankolé, j’ai rencontré Alex Descas. Après un petit film pour Arte, il n’était plus question que j’arrête de travailler avec Grégoire Colin. C’est un lien très fort, un film, quand on le laisse se développer, comme une plante dans l’eau. J’ai en tête tous les comédiens avec qui j’ai travaillé : Robert Pattinson, Juliette Binoche… tous ont laissé en moi des germes d’envie. Ces trois hommes sont à l’origine d’un désir. Chacun a été le point de départ d’un film. Mon prochain, Le Cri des gardes, c’est Isaach de Bankolé.»
Marie Ndiaye
«Je la lisais depuis son premier livre. Au dos du dernier, je vois qu’elle a quitté la Normandie pour la Gironde. Je ne sais pas ce qui m’a pris, je lui ai écrit une lettre, via son éditeur : “J’aimerais vous rencontrer.” Son univers m’était … pas familier – Marie n’est absolument pas familière à quiconque –, mais il me touchait. Il me happait. Elle a répondu et j’ai pris le train. J’ai habité chez elle, ça a été une expérience formidable, pendant plusieurs séjours. White Material occupait alors mon esprit. Même si son père était sénégalais, de l’Afrique elle ne connaissait rien. Le producteur nous y a envoyées. On a fait le tour du Ghana, visité des plantations de café et de cacao, des mines d’or aussi. On a finalement tourné au Cameroun, et, comme elle ne pouvait pas venir – ses enfants étaient très jeunes – avant, ensemble, dans son petit coin de la Gironde, on a reconstruit un petit coin du Cameroun. Le personnage, Maria, qu’interprète Isabelle Huppert, Marie pense que c’est un peu moi. Moi, je pense que c’est Marie.»
Et Isabelle Huppert, qu’en pense-t-elle ?
«Isabelle, c’était le moteur de l’avion. Elle a appris à conduire le tracteur. A la fin, elle aurait pu diriger une plantation… Elle a passé un trimestre là-bas. Son dernier fils y était entré à l’école primaire, il jouait au foot avec les garçons du village. »

©Jean-Louis Andez
Stuart Staples
«Il était en concert avec son groupe Tindersticks à la fin des années 1990 au Bataclan. Une de leurs chansons s’appelait My Sister. J’avais sous le bras le scénario de Nénette et Boni, traduit en anglais, une histoire de fratrie aussi. Je les ai rejoints dans les coulisses. J’ai dit : “Je peux utiliser My Sister ?” Il a répondu : “Non. C’est plus drôle si je fais toute la musique du film.” On ne s’est plus séparés. Et je suis toujours aussi inquiète quand je lui envoie un scénario… Il y a quelqu’un d’autre que j’écoute depuis ses premières chansons, comme si c’était un ami. Je l’ai connu tard, pour un clip. Il ne savait pas que j’étais une groupie. C’est Alain Bashung.»

Stuart Staples
Michel Piccoli
«Depuis que je suis petite fille, sa présence à l’écran m’impressionne. Michel, on s’arrête de respirer quand on le voit. C’est comme s’il ne mettait pas de psychologie dans son jeu. Que de l’humanité. Assistante sur La Passante du Sans-Souci, j’étais captivée par sa voix, son humour, sa façon de résoudre les petites dissonances qui surviennent sur un plateau, sa tendresse pour Romy Schneider. Tout me plaisait en lui. Il était comme une source magnétique. A ses côtés, on était 40 000 fois plus fort. Et un jour, il me dit : “Tu ne me proposes jamais de rôle…” Je le regarde, effarée. “Mais oui, il faut faire un film, et vite !” Malheureusement, il a commencé à avoir des problèmes de mémoire. Et donc je l’ai perdu. Pour toujours. Comme nous tous. On a perdu Piccoli. C’est énorme.»

Sabine Euverte
«Le Cri des gardes», de Claire Denis. Sortie le 08 avril 2026
A lire aussi Des gens que j’aime… Bartabas



