Directrice créative de la maroquinerie de la maison Cartier, Marlin Yuson, développe depuis plus de vingt ans des accessoires précieux qu’elle aime fonctionnels. Aujourd’hui, elle dévoile des sacs bijoux, aux élégantes formes cylindriques, boules ou coussins parcourus de pierres fines et de broderies qui célèbrent le savoir-faire hautement créatif de la maison.
De quand datent les premiers sacs de la maison Cartier ?
Le tout premier date de 1906, en maille métallique avec un hibou comme fermoir et deux rubis pour les yeux. Au début, c’était des sacs précieux, des pièces uniques ou des commandes spéciales. Dans les années 1970, la Maison a décidé de lancer une collection de maroquinerie plus abordable sous le nom Les Must de Cartier, à l’initiative d’Alain Dominique Perrin (ancien PDG de Cartier), et le tout premier fut inspiré des carnassières.
Vous êtes dans la maison depuis 23 ans…
A l’époque, le sac était traité plus comme un objet. C’étaient des sacs extrêmement structurés, dans des formes plutôt classiques. Lorsque je suis arrivée, nous avons créé le studio de maroquinerie avec des experts dans tous les domaines. Très vite s’est posée la question : “Est-ce une expression joaillière ou un produit à part ?” Nous avons réussi à faire le mariage des deux : être légitime en tant que maroquinier, parce que les produits sont d’une qualité exceptionnelle, et avoir la même rigueur que la joaillerie dans la réalisation de tout ce qui est métallique, chaîne, fermoir, et la partie mécanique.
Travaillez-vous parfois en collaboration avec les ateliers de joaillerie ?
Oui. La pièce fermoir du Panthère C a été réalisée par un sculpteur au département haute joaillerie. C’est un expert de la panthère Cartier, il y a des expressions à respecter, il ne faut pas qu’elle soit ni trop agressive, ni trop douce ou mièvre. Elle doit être assez vivante et rester un peu en mouvement. La toute première était plate, coupée en deux, j’ai tourné la tête de trois quarts, on peut découvrir toute la mâchoire.
Comment voyez-vous l’évolution du studio ?
Nous envisageons une évolution dynamique et prometteuse pour le studio. Forts de notre équipe de designers, concepteur 3D, et soutenus par notre atelier de prototypage à Paris, notre ambition est de voir la maroquinerie s’épanouir et prospérer davantage, affirmant ainsi sa place essentielle au sein de la Maison.
Comment commence le processus de création ?
Notre approche est un équilibre dynamique et stimulant : nous collaborons étroitement avec le marketing pour concrétiser des briefs stratégiques et développer des fonctionnalités innovantes. En parallèle, nous cultivons un espace de création libre où l’inspiration est reine. Notre processus créatif est une alchimie entre inspiration et concrétisation. Nous débutons par la capture d’images et l’esquisse, puis nous donnons vie à nos idées les plus prometteuses en réalisant des prototypes en “salpa”, un support essentiel pour matérialiser nos concepts. Nous puisons également avec respect et ingéniosité dans la richesse inestimable des archives Cartier, les réinterprétant pour les adapter aux exigences et aux possibilités d’aujourd’hui, transformant les défis (comme l’évolution des matériaux) en opportunités d’innovation. Notre vision est aussi résolument prospective : nous anticipons les tendances, comme l’émergence d’un sac déconstruit et souple, et construisons nos créations à rebours, avec une intuition aiguisée. Notre objectif est de rester résolument actuels et pertinents, tout en cultivant une élégance intemporelle qui se distingue des modes passagères.
Pensez-vous à la silhouette que donnera le sac à une femme ?
Oui, souvent. Il y a eu un moment post-Covid où tout était très décontracté. Nous avons imaginé des portés cross-body, des modèles qu’on peut tourner sur le dos pour être mains libres. Il y avait aussi un côté gender fluid dans l’ère du temps, ça s’exprime dans les produits.
Avec cette nouvelle capsule de 4 petits sacs bijoux, la joaillerie est au cœur de votre démarche créative ?
Oui. Le petit sac rond rappelle la glyptique chez Cartier. C’est un sac inspiré des pierres gravées de la ligne Tutti Frutti. Le sac cabochon est inspiré d’un tout petit porte-cigarette entièrement en or, découvert dans les archives. Très chic. Un autre évoque quelque chose de très parisien, le macaron. Il est réalisé à la main au crochet, monté sur une coque dure et vissé. A chaque fois, nous choisissons des vis apparentes, décoratives et fonctionnelles parce que c’est un des codes de la maison.
Il y a aussi le Panthère C, doté d’une accumulation d’anneaux de métal sur son anse…
Je voulais habiller le poignet. Une inspiration directe de la montre Déclaration lancée en 2003 que j’ai toujours adorée. Une montre avec des anneaux qui bougeaient et qui cachaient le cadran. Le contact des anneaux du sac est très doux dans la main, le bruit évoque celui d’un boulier. Je me souviens que, dans les herboristeries chinoises anciennes où j’allais avec ma mère, il y avait toujours ce bruit-là. Je n’aime pas quand ce n’est pas fonctionnel, mais, dans ce cas-là, je trouvais que ça allait très bien. Je compare toujours le bruit des fermoirs à la porte d’une voiture très haut de gamme ! C’est une sensation de sécurité. Quand on entend le bon bruit, on sait que le sac est bien fermé, même si on est en train de marcher. C’est important pour la vie quotidienne. Le sac est un compagnon, il y a tout dedans… Ça raconte beaucoup de choses, les intérieurs des sacs femmes.
Vous avez travaillé les textures pour les nouveautés de cette saison…
Nous essayons aussi de faire en sorte qu’il y ait une découverte, comme le relief, la texture, le bruit, le toucher. Il y a aussi de la broderie avec du fil ou des paillettes sur cuir, ou sur de l’agneau, qui donne un côté zébré. Il y a tellement de techniques incroyables, tel le “tuftage”, des fils tissés comme un tapis, puis rasés pour donner cet effet de velours. C’est très sensuel au toucher.
La fonctionnalité, c’est important ?
Beaucoup ! Surtout sur les sacs de jour. Pour moi, le côté pragmatique est primordial pour un sac féminin.
En quoi un sac Cartier est-il si singulier ?
Nous n’essayons pas d’être trop tendance. Nous voulons vraiment offrir un design, une esthétique singulière. Nous avons des sacs qui sont incroyables pour les connaisseurs, dans l’exécution et la réalisation de tous les petits détails. La maison Cartier a tellement de richesse au niveau des archives que c’est notre devoir de sortir des choses singulières. Toujours dans l’excellence.

Marlin Yuson©Jean-François ROBERT
Propos recueillis par Anne Delalandre
Image principale : Sac chaîne mini modèle C de Cartier, cuir de veau texturé et brodé de sequins, fermoir finition dorée, signature Cartier.© Denis Boulze © Cartier
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