Une double exposition exceptionnelle orchestrée conjointement par La Galerie Dior et la Fondation Azzedine Alaïa célèbre l’immense talent d’Azzedine Alaïa et sa passion profonde pour Christian Dior, dont il a collectionné en secret des centaines de robes. Rencontre avec Carla Sozzani, présidente de la Fondation, et Olivier Saillard, commissaire des deux expositions.
Quelle est la mission de la Fondation Azzedine Alaïa ?
Carla Sozzani. Faire rayonner l’œuvre d’Azzedine et sa collection de l’histoire de la mode, du design, de l’art et de la photographie. La partie éducative est une des missions principales, avec des conférences, des cours. Mais aussi dénicher les jeunes talents et les accompagner dans leur parcours de création.
Comment est née l’idée de rapprocher l’univers d’Azzedine Alaïa et celui de Christian Dior ?
Olivier Saillard. Nous confrontons l’œuvre d’Alaïa à sa collection d’archives. Il avait une grande affection pour l’histoire de la mode. Comme il y a Matisse-Picasso, nous nous sommes permis de créer des dialogues Balenciaga et Alaïa (une exposition a lieu en ce moment au Musée du textile de Prato, en Italie), Adrian et Alaïa, Alaïa et Grès… Nous avons identifié toutes les robes Dior qu’Alaïa avait achetées et collectionnées : presque 500, des pièces prestigieuses, d’une grande qualité. Les robes sont exposées à La Galerie Dior. Ici, à la Fondation Azzedine Alaïa, nous avons mis en scène un dialogue entre les deux, parce qu’Azzedine, lorsqu’il est arrivé à Paris en 1956, a fait un stage de quelques jours dans la maison Dior. Le contrat de travail est exposé à La Galerie Dior. C’est très touchant de penser que ce jeune garçon arrivé de Tunisie soit devenu un si grand couturier et le plus grand collectionneur de Dior !
Carla Sozzani. Venir à Paris, c’était pour lui aller chez Dior ! Dans le dossier de naturalisation, à la question “Pourquoi êtes-vous arrivé en France ?”, il a répondu : “Pour faire le stage chez Dior.” Pour lui, Christian Dior était le plus grand des couturiers, avec Balenciaga. Christian Lacroix me disait que, quand, petit, on lui demandait ce qu’il voulait faire dans la vie, il répondait : “Christian Dior”…
Quelles affinités découvre-t-on ?
Carla Sozzani. Les formes, et un goût pour la taille appuyée. Les robes de crinoline patineuse d’Azzedine, ce sont les robes New Look de Christian Dior. Le goût des tissus aussi. Par contre, la broderie n’est pas traitée de la même manière…
Azzedine Alaïa s’inspirait de Christian Dior ?
Carla Sozzani. Il s’inspirait surtout des finitions. Parce qu’il était autodidacte. Il a passé des années à apprendre. Il était fasciné par le “comment c’est fait”, plus que par l’esthétique.
Olivier Saillard. Azzedine aimait, au-delà des modes, les vêtements qui traversent le temps. Ce qu’il a vraiment parfaitement réussi. C’est le seul dont les vêtements sont indatables.

©Laziz Hamani
Quel souvenir de lui voulait-il laisser à la postérité?
Carla Sozzani. Il était très clair, il disait : “Il doit y avoir cinq livres de mode, et moi, je dois être dans les cinq.” Il n’était pas ambitieux du point de vue de l’argent, ni pour lui-même, mais pour le travail. Il voulait être éternel.
Olivier Saillard. Je crois qu’il avait le sentiment de la postérité. Il savait très bien que c’était un grand, que son œuvre était à la hauteur de Balenciaga, de Vionnet, de ces grands-là… Il était le seul à savoir ouper, assembler, à savoir “faire”.
Carla Sozzani. Il disait toujours : “Je ne suis pas un designer, je suis un couturier.” Il voulait que les autres apprennent de lui et de tout ce qu’il a collectionné, comme lui avait appris des autres. C’est touchant qu’il ait tant collectionné, qu’il ait dépensé autant d’argent.
Olivier Saillard. La collection unique de l’histoire de la mode qu’il a constituée, c’est plus de 15 000 pièces, comme un musée de mode, mais qu’il n’a jamais montré de son vivant.
Carla Sozzani. Plus les 22 000 vêtements Alaïa, les accessoires, un fonds photographique énorme, des dessins, des courriers… C’est inouï. Il a même conservé tous les numéros de Elle !
Que montre la seconde exposition, à la Galerie Dior ?
Olivier Saillard. Il n’y a que les robes de Dior qu’Azzedine a collectionnées. Une centaine de pièces depuis 1948. Elles ont été restaurées par la Maison Dior. Il y a des chefs-d’œuvre ! Des pièces qui n’ont jamais été exposées.

©Laziz Hamani
Il faut absolument aller voir les deux expositions ?
Olivier Saillard. Dior, c’est Dior. Il n’y a pas de débat. C’est quand même le plus grand couturier français. Il y a des robes qui sont ravissantes et c’est un art de faire des choses ravissantes. Il y a une robe entièrement blanche, avec des broderies de fleurs. Quelque chose qui peut parler à une jeune fille comme à une femme plus âgée, et même à un homme, parce que c’est très sensuel. Il y a un formidable message d’espoir : ce jeune garçon tunisien, arrivé dans cette maison, qui, des années après, devient un grand maître et le plus grand collectionneur. C’est vraiment inédit.
Carla Sozzani. Pour connaître mieux Azzedine Alaïa. Pour les jeunes, c’est important de comprendre comment il était, pourquoi il travaillait comme ça, car tout était fait à la main, pourquoi il a collectionné autant. J’ai passé des heures, des nuits à ses côtés, avec la règle, le tracé, les épingles… et après il recommençait. Il était vraiment le couturier. Après, il y avait le repassage, c’est vraiment un travail, ça sculpte le vêtement. J’étais toujours étonnée, parce qu’il était le meilleur dans le cuir, le meilleur dans le flou, le meilleur dans le tailleur, le meilleur dans la maille…
Propos recueillis par Anne Delalandre
Image de couverture : ©Laziz Hamani
Fondation Azzedine Alaïa. Azzedine Alaïa et Christian Dior. Deux maîtres de la haute couture.
18 rue de la Verrerie, Paris IVe. Jusqu’au 24 mai 2026.
La Galerie Dior. La collection Dior d’Azzedine Alaïa.
11, rue François-Ier, Paris VIIIe. Jusqu’au 3 mai 2026.
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