Nous sommes aux Studios Saint-Germain (Paris VIe). Elles ont beau nous parvenir en sourdine, les arabesques orientales qui s’échappent de la pièce voisine, et que l’on repasse en boucle sur une console, ne laissent planer aucun doute sur l’identité de l’instrumentiste qui les a ciselées. Ainsi joue Ibrahim Maalouf, trompettiste de génie, jazzman “virtuose” (dixit le New York Times) et maestro de l’impro.
Rares sont les artistes qui interrompent un enregistrement pour répondre à une interview. En pleine séance d’arrangements du volume 2 de l’album Trumpets of Michel-Ange, lui s’en réjouit. «Ces moments d’échanges me sont indispensables parce qu’ils nourrissent mon travail et évitent de me couper de la réalité du monde, dit-il avec une spontanéité désarmante. Je suis très sensible aux rapports humains. Ce qui est important dans la musique, c’est l’humanité qu’elle véhicule, pas la performance.» Se produire à guichets fermés dans les lieux les plus emblématiques de la planète, avoir sorti plus de vingt albums sous son propre label (Mister Ibé), composé autant de musiques de film, reçu deux nominations aux Grammy Awards et quatre Victoires de la musique, constitue pourtant une sacrée performance.

A chaque concert, le souffle enivrant de sa trompette singulière cueille le public. Un instrument à quarts de ton que son père a inventé et auquel Ibrahim Maalouf forme désormais la nouvelle génération de trompettistes. «Pour pouvoir jouer les gammes arabes, il a eu l’idée d’ajouter un quatrième piston, explique-t-il. En allant chercher ces couleurs qui font la part belle aux émotions et permettent d’exprimer toutes les musiques du monde, je porte le message d’une école que je trouve fascinante, car elle rapproche les peuples. Si les gens apprécient ma musique, c’est parce qu’elle est réconciliatrice.»
Né il y a 45 ans sous les bombes d’un Liban terrassé par la guerre civile, Ibrahim Maalouf grandit en région parisienne. «Entre un père trompettiste et une mère pianiste, je n’écoutais que de la musique arabe classique et de la musique classique occidentale. Forcément, ça m’a beaucoup inspiré !» S’il pratique le piano en autodidacte, le petit garçon suit en revanche assidûment les cours de trompette que lui dispense quotidiennement son père, «un papa très sévère, à l’ancienne». «Dès l’âge de 8 ans, je l’accompagnais sur les scènes du monde entier. Un vrai singe de cirque !» s’esclaffe celui qui nourrit alors un tout autre rêve : devenir architecte pour reconstruire Beyrouth. Mais il arrive premier sur 80 candidats au concours du Conservatoire de Paris et, quelque temps plus tard, décroche également une première place au prestigieux National Trumpet Competition (NTC) américain. Un signe du destin ? «Du train qui me conduisait à New York, j’ai aperçu les tours amputées du World Trade Center. Ce fut un choc immense. Je me suis dit que, si on détruisait même ici ces buildings que j’aimais tant dessiner, jamais je ne pourrais être architecte.»
Métissée de variations multiples aux sonorités pop, classiques, jazzy, musiques du monde et urbaines, la musique d’Ibrahim Maalouf lui vaut une myriade de collaborations (Oxmo Puccino, Angélique Kidjo, Lhasa de Sela, Salif Keita, IAM…). Et lorsque Quincy Jones devient son manager pour les Etats-Unis, il fait basculer sa carrière dans une autre dimension. Lui, le producteur des trois albums de Michael Jackson (Thriller, Bad et Off the Wall) qui ont bercé son adolescence. «Quel cadeau du ciel ! J’ai croisé la route de légendes qui ont construit ma culture musicale : Stevie Wonder, John Legend, Siedah Garrett… la boucle est bouclée.»

En avril 2027, Ibrahim Maalouf célébrera 20 ans de live à La Défense Arena de Paris. Un show de 3 h 30 sans précédent dans l’histoire de la musique. D’ici là, l’album-hommage à la chanson française qu’il prépare en duo avec son épouse, la chanteuse Hiba Tawaji, sortira en septembre prochain, trois mois après Trumpets of Michel-Ange, vol.2. Cet agenda chargé ne l’éloigne pas pour autant de l’enseignement. Défendant corps et âme l’improvisation, il en confie les secrets aux étudiants des conservatoires comme à ses trois enfants, et lui a même consacré un livre. «N’oublions pas qu’il n’y a rien de plus beau que le hasard dans une vie ! Il faut juste s’assurer qu’à la fin de la journée on n’a déçu ni blessé personne intentionnellement et que l’on a réalisé quelque chose d’utile.» Ainsi parle Ibrahim Maalouf. Artiste profondément humain et passeur de lumière.
Patricia Khenouna
«20 ans de live», 10 avril 2027 à Paris La Défense Aréna.
«Petite philosophie de l’improvisation» (Equateurs-Mister Ibé), 2021.
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